Trimestriel N°2 - H!#25 juillet 2007
Les haïtiens de la Martinique n’ont pas de chef de fil. Ils ne le souhaitent pas. Ils considèrent que tous les haïtiens ici sont sur un même pied d’égalité. Kabrit Thomazeau, menm bèt menm plimaj, pasé pranm ma pasé chaché-w. Aux USA on dit :"onz à onz".Ils n’ont pas laissé Haïti pour se retrouver dominer à nouveau par des haïtiens. Au contraire, quitter le pays est une manière de concurrencer ses frères. Au pays, Ces frères sont les exploiteurs. Ceux qui se mettent entre le peuple démuni et l’étranger pourvoyeur. A l’étranger, ils font encore barrage lorsqu’ils sont déjà d’anciens immigrés, se sont eux qui empêchent de vendre convenablement la culture, les recettes vodou. Leur présence empêche de bénéficier des avantages de l’originalité haïtienne, puisqu’ils savent eux aussi. Cette attitude se manifeste particulièrement chez les nouveaux arrivants en diaspora qui refusent l’accueil, l’aide des anciens,sous prétexte qu’ils (les nouveaux) savent, maintenant qu’ils ont là eux aussi. Comme si l’émigré haïtien n’avait que l’émigration comme avantage concurrentiel par rapport à son compatriote resté plus tardivement au pays. Celui qui débarque fraîchement à l’étranger est convaincu que la " réussite " de l’immigré haïtien est dû à la générosité de son hôte et non à ses efforts personnels. Il n’a qu’un objectif, rencontrer l’hôte pour se faire valoir personnellement. S’il faut vendre ou tuer ses frères au passage, ce n’est qu’ un détail. De toute façon, il connaît mieux Haïti que son prédécesseur, puisqu’il y arrive si fraîchement.
D’un autre côté, ceux qui parmi nos ressortissants auraient pu prétendre au leadership n’en ont ni la volonté ni l’étoffe; pour ne pas parler de leur mauvaise foi. Une fois la réussite sociale acquise, ils essaient de se diluer dans la population d’accueil qui refuse obstinément à les intégrer. Ils sont souvent tolérés par les autochtones, fréquentés et reçus par nos hôtes qui ne manquent pas une occasion de leur rappeler leur différence territoriale et les tribulations du groupe dont ils sont issus.
Je dis cela sans aucun état d’âme, car je ne fais que de défon cer des portes ouvertes. N’impor te quel chroniqueur de n’importe quel groupe d’immigrés aurait pu écrire les mêmes choses sur sa communauté, à quelques infimes spécificités territoriales et culturelles près. Mais je tiens à témoigner sur le groupe auquel j’appartiens, dans l’espoir d’aider mon peuple à évoluer vers le mieux, la solidarité, l’unité.
J’étais à la pointe du combat lorsque les ressortissants haïtiens étaient véritablement aux abois ici. J’ai essayé de monter une association loi 1901, pour simplement pouvoir sortir nos ressor tissants des trous à rats où ils s’entassaient entre la fin d’une journée de travail et le commencement de la suivante. Il y avait des exilés politiques haïtiens ici. Nous avions plusieurs musicie ns vedettes jouant dans des orchestres martiniquais à succès. Mais ceux-ci ne s’intéres- saient guère au sort de leurs frères. Au contraire, les nouveaux arrivants constituaient pour eux une population dégradante, une sous catégorie qui n’aurait jamais du être vue par les étrangers. On m’a présenté à un enseignant haïtien en vue de la constitution de l’association; c’était un trans fuge de la France hexagonale qui était en poste au Séminaire Collège puis au Lycée de Trinité. Ce monsieur m’a imposé tellement de contraintes préalables, que le mineur que j’étais, jeune lycéen sous informé, n’a pas pu surmonter les montagnes d’obstacles qu’il m’avait opposés.
François Mitterand est arrivé, la "liberté générale" a été proclamée. J’étais parti sous d’autres cieux quand lors d’un passage ici, essayant avec Emmanuel Saurel,qui avait sollicité mon ai- de,’ériger le Centre Haïtien d’Information et de Loisirs (le CHIL); j’ai appris qu’il existait une " Association des Haïtiens de la Martinique" dont le siège était aux Terres Sainville. Renseigne- ment pris, dans la rubrique: Activités de l’association, il fallait inscrire NE-ANT. Mais le comité directeur ne manquait pas d’aparatchicks: des vice-présidents à la pelle, des conseillers et autres orateurs. En fait, le jour que j’ai rencontré cette association pour la première fois, elle ne comptait pas de membres ordinaires, que des membres du bureau. Tout ce monde étant travailleurs manuels, principalement ouvriers du bâtiment. L’intellectuel, Bérard Sénatus, qui avait réussi à fédérer le groupe fin 1985, profitant de la chute de Duvalier au début 1986 était rentré au pays; ses suiveurs sont restés orphelins et immobiles. L’idée du CHIL les a revigorés. Une maison a été louée sur le boulevard Maurice Bishop, abritant une tête visible par mi nos ressortissants à partir de fin 1988.
A nouveau reparti, chaque fois que je revenais pour un court sé jour, il y avait un nouveau nom qui transperçait le plafond médiatique :Max Simon (frèmak), Dr. Max Casimir, le Mouvement Fraternel de Solidarité Haïtienne. Après le coup d’état de 1991, Le combat pour le retour au pouvoir d’Aristide aidant, les haïtiens étaient devenus sympathiques, soutenus. Les associations et groupements divers se sont multipliés.
Aujourd’hui, bien malin qui peut dire combien il existe d’associations au sein des haïtiens de la Martinique. Entre les groupements évangéliques, les groupes musicaux et les associations propre ment dites, il faudrait un expert comptable certifié pour s’y retrouver. Entre temps, Max Simon est mort. Casimir ne fait que survoler le tas, sans attache ni perspectives lap manjé arébò) Quand même, les deux leaders les plus connus furent et restent le Mouvement fraternel (terres Sainville) et l’ ADHM (Ste Thérèse). Ils viennent de changer de Président. Rigaud Anozil s’est retiré du Mouvement Fraternel et Geffrard Lemké, élu à la tête de l’ADHM pour deux (2) années, en 1994, vient juste en juin 2007 de passer les rênes de sa présidence fantomatique à un jeune, Alex Désir. Ce dernier devra reconstruire sur les ruines, si tant est qu’il a des projets, car il ne reste que le poteau mitan, Gismon Castor et quelques cailloux de la fondation qui persistent encore à s’appeler association.
Quel avenir est promis à nos ressortissants ici?
Les autochtones qui nous accueillent ne veulent pas de nous. Leurs élus se sentent trop petits pour assumer les charges du territoire, ils préfèrent s’arquebouter sur la notion de peuple qui grâce à sa logique d’exclusion, permet de s’affranchir de la responsabilité de l’autre en son sein. Le " NOUS " purificateur. Pour illustration, on peut rappeler les propos d’un maire d’une com
munne de la côte Caraïbe, qui après un raz de marée dévas tateur pour sa commune il y a quelques années, a en substance déclaré à la télévision, qu’il allait tout mettre en œuvre pour qu’une procédure d’urgence soit mise en place pour venir en aide aux sinistrés autochtones, et que malheureusement il ne pouvait rien pour les autres (des haïtiens légaux, cultivateurs, résidents du lieu). Le pire, c’est qu’en disant cela, ce maire avait l’air sincèrement triste et désolé pour ses administrés abandonnés. En cas de responsabilité autochtone, cela promet pour nos ressortissants ici !
Quant à notre retour en Haïti, comme tout émigré, tous ceux parmi nous qui ont vingt (20) ans et plus à l’étranger ne vivent que pour ça. Mais entre le rêve et la réalité!
Et le journal dans tout ça? Me direz-vous. H ! Sa Ka Fèt n’a pas vocation à la gouvernance et encore moins l’ambition. Lorsque nous nous référons à la Martinique, c’est comme identifiant. Chacun, où qu’il soit, se donnant la peine de lire nos pages, doit pouvoir à l’évidence se rendre compte qu’il s’agit d’un journal haïtien fait à la Martinique La Martinique est l’endroit où nos pieds sont posés, nos visées sont ailleurs.