Depuis le retour d’Aristide en Octobre 1994, le processus avai t démarré doucement. Pour cette rentrée 2008 qui a commencé le lundi 6 octobre, on peut estimer qu’il a pratiquement atteint sa vitesse de croisière : les ONG étrangers se sont substitués à l’état haïtien pour subventionner le système éducatif. Système basculé d’ailleurs du modèle français à celui des Etats-Unis. Nous vous en avons déjà parlé dans ces pages. La rentrée de cette année a par ailleurs été retardée à cause des dégâts causés par le mauvais temps des mois d’Août et de septembre.
L’état haïtien, depuis les premières années de l’existence de notre nation, essaie de mettre en place sans grande conviction, un système éducatif. Des écoles et une faculté de médecine dans la partie nord depuis Henry Christo phe. Un lycée de garçons et un autre de jeune filles ainsi qu’un centre d’apprentissage pour les orphelins d’officiers militaires (pupilles de la nation) depuis Alexandre Pétion dans l’ouest, une faculté de médecine et u ne autre de droit décidées par Pétion dont seulement celle de médecine ouvrira dans les toutes premières années de Boy er au pou voir : la bonne volonté de nos pères en cette matière est manifeste. Sauf les moyens ont fait défaut.
Puisque l’état est défaillant, un réseau privé s’est installé cahi n-caha avec des établissements d’enseignement et des précepteurs. Les pères catholiques n’ont pas tardé à fonder des écoles un peu partout dans le pays dès le XIXème siècle : les spiri-tains avec le petit séminaire collège St-Martial, les jésuites av ec le Saint-Louis de Gonzague imités bientôt par d’autres con grégations et même d’autres obédiences telles que les catholi ques orthodoxes avec le collège St-Pierre pour les garçons, St François d’assises pour les filles et l’école de
la Sainte trinité pour les professionnels; les méthodistes avec le collège Bird, les adventistes avec le collège de Dikini, etc. Les laïcs n’ont pas été en reste : Collège Roger Anglade, Centre d’études (Pradel Pompilus),collège Fernand Prospère, etc. Les jeunes haïtiens les plus fortunés, faisaient aussi leurs études à l’étranger, parti culièrement en France. Il faut remarquer cependant, que les générations les mieux formées, le furent à partir des années 1940 ,c’est à dire, au moment ou arrivaient à maturation les jeunes nés après le débarquement américain de 1915.Le point culminant de ces glorieuses étant le début des années 60…Et ce fut la plongée vertigineuse, entraînant par la même occasion le modèle français.
Arrêtons le galop un instant, pour nous intéresser à quelques détails : Dans la conquête de l’indépendance, les noirs étaient dans l’action et les mulâtres dans la réflexion. Par la suite, ce ux-ci ont eu la gouvernance. Tous les documents officiels du nouvel état étaient rédigés en français. Au cours de la cérémonie de la proclamation de l’indépendance, seul Dessalines, a-nalphabète, s’est exprimé en créole. Il n’était que créolophone. Le français, langue du maître rejeté, fut la langue administra- tive et juridique de l’état, sans être officielle. Elle ne le devien dra qu’en 1938, par réfraction à la domination américaine. La classe dominante, a fondé sa domination sur le savoir, qui était son avantage concurrentiel:« le pouvoir au plus capable», c’ est son slogan de toujours. «Capable» étant le fruit de l’instruc tion, du savoir. Ce qui peut-être fit dire à Jean Claude Duva -lier en exil, au cours d’une interview: « le créole n’est parlé que par les domestiques, les gens de maison ». Remarquons ici, que l’expédition française de 1802 avait apporté ses pro clamations pour St Domingue, rédigées en français et en créo le, à placarder sur les murs. Les dominants du nouvel état ont donc rejeté la langue que le créateur reconnaissait comme celle des locaux, des autochtones, le peuple révolté donc. Cer tains peuvent penser, dans une démarche tout à fait saine, que les domi -nants haïtiens n’ont jamais souhaité l’éducation véri table de la masse, puisque si elle s’instruisait elle revendique rait, de droit, à partager le pouvoir. A leur décharge, il faut quand même noter qu’aucune branche du secteur public du pa ys n’a dépassé le stade d’une organisation embryonnaire(même pas la collecte des impôts)à l’exception de l’ar -mée, instrument de la soumission de la masse.
Au cours de mon adolescence, un dictionnaire créole-français, fruit du travail d’un haïtien publié au XIXème siècle, est passé entre mes mains. Cependant, j’ai lu il y a bien longtemps, que la première grammaire créole était l’œuvre d’un linguiste amé ricain dont je n’ai plus le nom en tête. Ce serait lui qui aurait imposé la tendance anglo-saxonne de la graphie du créole ave c beaucoup de w et de k notamment, c’est ce que nous utilisons dans nos pages pour la rédaction des textes créoles, puis- que c’est ce qui est officiellement enseigné en Haïti contre la tendance latine donc française, qui remplace notamment les w par ou et les k par c. (Noter que H ! sa ka fèt utilise souvent des accents, ce qui est une déviance par rapport à l’écriture anglo-saxonne). Le travail de ce linguiste américain a été publié en 1942. Je certifie la da te. Il n’est donc pas étonnant qu’en 2008, l’USAID soit le ges tionnaire de fonds scolaires alloués par l’ambassade des USA au système scolaire haïtien, et qu’il n’y aura plus de baccalau- réat 1ère partie dès cette année puisque le système napoléonien est abandonné au profit de celui des USA. Le bac pour nos enfants, c’est fini : Vive le high school. L’imposition qui m’a été faite d’apprendre le véhicule français du savoir dès les classes maternelles, sous peine de ne pas«être»une fois adulte, ne me servira désormais plus à rien, sauf à demeurer immigré en France. Je me savais déjà membre d’une génération zapée, maintenant je suis carrément déprogrammé. En espérant que « Quand la chine s’éveillera » mes descendants ne seront pas déprogrammés de l’anglais à leur tour et leurs progé nitures mis au régime cantonais ou mandarin.
Certains de mes compatriotes lisant cet article, doivent sans doute se dire que de toute façon le système éducatif français a participé à ce qu’ils croient être la déchéance de notre société, ou plutôt sa neurasthénie de toujours : c’ est qu’ils n’auraient rien compris. Nous avons produit Draguillah, qui au sein d’u-ne équipe américaine, a découvert le virus du sida. Le docteur Phanor a inventé le « tube phanor »,utilisé en chirurgie,le docteur Monthieu a opéré avec succès Ronald Reagan, après l’at- tentat que celui-ci avait subi, René Depestre a eu le prix Goncourt, les instances internationales pullulent de fonctionnaires internationaux haïtiens dont tout le monde loue la compétence et le sérieux, les universités occidentales sont pleins de profes seurs haïtiens faisant le bonheur des cadres et futurs cadres de s grands pays développés, nous avons des ingénieurs à
la NA SA et autres grands centres scientifiques à travers le monde. La liste ici est très loin d’être exhaustive, et tout ce monde est le fruit du système éducatif haïtien, filiale du système français.
Mais, lorsqu’on a constaté les difficultés de RFO Martinique après les intempéries, pour trouver en Haïti un haïtien capable de s’exprimer correctement dan la langue de Molière, il ne nous reste plus qu’à rédiger l’épitaphe du sys-tème éducatif français chez nous… Pa rélé sor mwen. Karl Degouden