Du peu que je me rappelle de ma terminale littéraire, il y a cette phrase:« Le petit de l’homme est un prématuré ».Autrement dit ,contrairement à certains petits animaux qui dès leur naissance sont prêts à affronter la vie, la protection d’un parent est indis-pensable au bébé humain. Cependant, prématuré ou non, le vi-vant naît petit, grandit, puis meurt. Depuis l’embryon, le vivant est donc porteur d’un devenir. L’adulte est un devenu. Qu’il s’ agisse de Jésus, de Pythagore, de Napoléon ou du nègre marron inconnu: l’homme adulte est devenu ce qu’il est. Sous l’influen ce de son environnement, son éducation et de ses efforts person nels : il sera chasseur-cueilleur ou guerrier dans la forêt, arti san, soldat, intellectuel ou va-nu-pieds dans une cité florissante ;maître ou esclave dans une société esclavagiste. Il est devenu de même que le baobab millénaire ne fut qu’un grain tombé en terre ou le tigre dévoreur une petite bête sans défense, joueuse, avec un pelage si doux à caresser.
Tout peuple est aussi devenu; car tout peuple naturel naît d’un patriarche connu ou non qui a fondé une famille qui s’est trans-formée en tribu puis en peuple à mesure que le nombre de ses membres augmentait et ses habitudes de vie devenues culture. Tout peuple naturel disons-nous, car il y des peuples qui n’ont pas connu la trajectoire décrite ici. C’est le cas de ceux qui habi tent les îles de
la Caraïbe. Ils sont nés de la volonté de dominan ts qui les ont conglomérés sur un territoire en fonction de be-soins économiques. Leur culture n’est pas constituée des habi- tudes de leur vie, de l’adaptation à leur environnement, mais du syncrétisme ou du simple conglomérat de coutumes, parfois d’ intérêts parmi lesquels ceux du maître priment. A titre d’exem-ple, dans la pharmacopée antillaise,toute variété blanche est ré-putée meilleure en toutes circonstances. De ces peuples, on de-vrait plutôt parler d’advenu. Le vivant est en devenir naturel, l’ intervention de l’homme dans son évolution en fait un advenu.
Sur le plan individuel, l’homme EST. Dès sa naissance, il porte en lui les qualités et les défauts qu’il développera plus tard dan s sa vie. Il y a des millénaires aujourd’hui que les philosophes, notamment occidentaux, développent la formule 1 + 1=3. C’ est-à-dire qu’à chaque fois qu’on ajoute un élément x à un élé -ment y, la somme n’est plus x ni y, pas même xy,mais z, élé ment nouveau, porteur des qualités et des défauts des deux pré cédents mais, différent d’eux. L’antillais, métis du blanc et du noir, du blanc et de l’amérindien, du noir et de l’amérindien, ou de tout autre 1+1, est un élément nouveau, distinct de son père et de sa mère, il EST. Son devenir est en lui, il deviendra de gré ou de force. Le fœtus n’est pas le bébé, le bébé n’est pas l’ enfant, l’enfant n’est pas l’adolescent, l’adolescent n’est pas l’ adulte, l’adulte n’est pas le vieillard. A chaque étape, l’individu est devenu.
Sur le plan collectif, la famille, la tribu, le peuple, la nation aussi est en devenir, de gré ou de force. S’il s’enferme sur lui-même, ne vit qu’en autarcie, ne se reproduit qu’en consangui-nité : le groupe régressera ; humainement et culturellement; car 1+0 = 1. Par conséquent, le devenu doit s’allier en permanence à d’autres devenus, pour produire de nouveaux devenus, à l’in fini. Le devenu est donc une fatalité obligatoirement évolutive.
Si donc le devenu est inhérent à la condition du vivant, la philosophie doit l’intégrer, intrinsèquement, et le dépasser au plus vi te. Peu importe à mon chat que ses ascendants chassaient la sou ris pour subsister ; aujourd’hui,son repas est stocké dans le réfri gérateur, c’est donc vers cet appareil qu’il se dirige quand il a faim ou directement vers moi qui doit lui servir son repas. Tant pis si ma maison est infestée de rongeurs craignant d’avantage le piège à rats que mon chat qui les regarde d’un œil somno-lent. La souris et le chat ont intégré leur devenu et sont passés au degré suivant. Pourquoi Diable, devrais-je m’arrêter, moi, sur mon devenu ? Harold Pierre