Je suis français naturalisé, je ne cesse de le répéter dans ce journal. Ce ne fut pas un choix délibéré de ma part, j’en ai hérité qu and j’étais adolescent par ma situation familiale. Je me suis même débattu de toute la force de mes 15 ans pour en échapper M ais, une fois que cela m’a été imposé, je me suis fait une raison Après tout, j’ai du sang français(blanc) dans les veines, le français est ma langue de berceau, imprégné de la culture française dès l’enfance : je suis un francophile convaincu.
Les droits et privilèges que me confèrent ma nationalité française, supposent aussi des devoirs. Je n’ai jamais été attiré par l’ art de la guerre, mais une fois mes dix-huit ans atteints, je me suis sans état d’âme fait recenser pour mon service militaire. Dans ma tête, j’ai toujours été prêt à mourir pour
la France
Je
ne crois pas comme d’autres que je braverais volontairement le s flots pour aller en Europe défendre la mère patrie, mais si l’or dre m’en était donné, cela ne me poserait aucun problème… Et si la portion de France où je me trouve était directement envahie, je n’aurais besoin d’aucun ordre pour qu’« un sang impur abreuve nos sillons ».
D’un autre côté, je suis haïtien de naissance et de parents ; cela m’a été imposé par la nature. Mais vous qui lisez même occa sionnellement ce journal, il ne peut vous échapper que je suis haïtien de toute mon âme, du moindre éon des gouttes de sang coulant dans mes veines. J’appartiens aux peuples noirs, si je n’avais pas été haïtien je m’en serais naturalisé. Depuis la dé-couverte de l’Amérique, de tous les peuples non blancs, il n’y a que l’haïtien qui vaille. J’ai connu un monsieur à Ste-Thérèse qui avait dérobé le mouton d’un voisin et pour le camoufler, il l’avait peint en rose. Les policiers dépêchés sur les lieux étaient fort amusés, il ne leur a fallu que d’un saut d’eau pour élucider l’affaire. Je suis pareil à ce mouton peint en rose,quelle que soit la couleur de mon pelage, ma nature demeure une évidence.
Il y a cependant des caraïbéens qui croient qu’on ne peut reven diquer son appartenance à un pays qu’en y vivant. Il y en a d’ autres qui apeurés par la concurrence, ne souhaitent pas la présence d’originaires d’ailleurs dans leur giron. Tout prétexte est bon pour extirper les exogènes de leur champ surtout s’ils n’acceptent pas, les exogènes, de subir leur égide. Souvent d’ailleurs ces deux groupes n’en font qu’un, en tout cas comptent de nombreux membres en commun. Alors la division fait rage, c’est la chasse à l’exogène, tous les coups bas sont permis. La violence essentiellement verbale est permanente, l’hypocrisie est immanente, l’identi-fication devient culture générale, la poussée au dehors une nécessité.
Ces sports sont à la mode. En Guadeloupe, la situation est fort tendue. Le martiniquais, d’un naturel plus conciliant, veille au grain,entreprend des actions subreptices, mais a le contact moin s rugueux. En Haïti, ce n’est pas l’étranger qui est l’ennemi. C’ est plutôt le frère parti qui essaie d’y revenir. Le sédentaire en plein dans le déni de soi, essaye de s’identifier à celui qu’il considère comme le pourvoyeur, non pas pour qu’il soit bien chez lui, mais pour l’aider à quitter le pays. Dans toute cette histoire, c’est l’haïtien déraciné qui paie les pots cassés. En Guadeloupe on lui fait clairement comprendre qu’on ne veut pas de lui ; en Marti-nique à chaque fois qu’on reste quelques temps sans voir un haïtien, c’est qu’il est parti définitivement en France métropo-litaine ou en Guyane. En Haïti, on demande au revenu quand est-ce que tu retournes dan ton pays ? C’est où mon pays ?
Jean Dérosier-Desrivière est un haïtien arrivé en Martinique comme étudiant boursier, dépêché par l’école normale supérieu re d’Haïti. Sa décision a peut-être été prise avant, mais ce n’est qu’une fois les pieds posés en Martinique qu’il l’a rendue pu-blique, il ne retournerait point habiter en Haïti. Après tout, c’est son droit. Cela n’empêche pas qu’il ait profité du système pour le bafouer. Car le but de ces bourses est de former des jeu-nes pour remplacer les cadres déportés anciennement d’Haïti. Ayant déclaré la permanence de sa situation de doctorant, l’édu cation nationale lui attribua un poste de pion, pour justifier ses émoluments. Ama-teur d’art dramatique pour lequel il a démon-tré quelques talents, journaliste pendant l’année2004 quand France-Antilles Martinique lui avait, avec d’autres choisis par lui, accordé un espace pour parler d’Haïti (mais ils n’avaient rien à dire). C’est un gentil garçon, un gentilhomme comme on disait dans l’ancien temps. Pour la rentrée 2008, Jean n’avait plus de place à l’éducation nationale, sa principale source de revenus. Il est parti en France métropolitaine. J’ai su qu’au mois d’octobre il était de passage à
la Martinique
en tant qu’artiste, invité par l’association des haïtiens de
la Martinique
pour célébrer l’ anniversaire de cette association dans un cadre feutré, entre gens de bien, invités triés sur le volet: notamment des marchan ds ambulants, des gens de maison, des travailleurs du bâtiment et d’autres débrouillards; dans les salons du stade Pierre Aliker, à Dillon. (Hé oui, c’est écrit dans la bible, les premiers seront les derniers). Son séjour payé par l’association. Voyez-vous ? Il ne veut plus remettre les pieds en Haïti, mais ne peut se passer des haïtiens pour exister voire simplement vivre. N’allez pas croire que j’ai quoi que ce soit contre Jean, nous avons eu des rapports cordiaux quand il était ici, il devait même publier des articles dans ce journal initialement. Ce n’est que lorsque son compère, pressenti comme correcteur du journal, a reçu le texte éditorial que je lui ai envoyé pour correction, le lui ayant sans doute fait lire, les deux ont pris peur et la poudre d’ escampette :J’ai écrit que mes compatriotes avaient été désormais domestiqués ici. Il n’était pas question et il ne l’est toujours pas pour ses mes-sieurs, de s’associer à une quelconque démarche aussi peu re-vendicatrice soit elle, en faveur de la partie basse de notre com munauté . YO VOYE-W ALE KAN MENM !
Moi aussi, je m’en irai l’un de ces jours. Le plus tôt sera le mie ux. J’irai là où l’on me dira : quand est-ce que tu retournes chez toi ? A cette question,je sourirai. Je répondrai qu’on me prépare déjà quelques grosses pierres dans l’océan, J’attends simpleme nt qu’on ait fini de les empiler pour y aller. Mais je serai déjà chez moi. Je rappellerai à ceux qui me questionnent, cette dispo sition de la constitution de l’empire : « Tout noir foulant le sol d’Haïti est haïtien et libre ». Je n’y mourrai pas de faim, le tuteur est déjà à l’œuvre pour éradiquer ce funeste aspect de la situation. Je pourrais être kidnappé, peu être tué par des voleurs, ou pris entre deux feux de bandits armés ou de policiers contre trafiquants. Comme le chantait jadis sieur lepen de la cocoterai e : «c’est peut être mon destin ». Mais quand je mourrai, de mo rt violente, de maladie ou de vieillesse, je me présenterai à mon créateur debout Il n’aura point honte de moi, n’aura pas à re gretter de m’avoir fait naître homme. En homme j’aurai vécu, homme je m’en irai. Homme, c’est-à-dire libre et responsable.
Et toi, mon frère! Tu peux regarder ta face dans le miroir ?
Quand je serai chez moi, cependant, Je regretterai de donner l’impression à certains ici de m’avoir eu, moi aussi. Car person ne n’arriverait à me déchouquer, sinon les pieds devant, si j’a-vais choisi de vivre ici. Ni les gardiens du temple, ni les h de petite vertu. Je serai néanmoins joyeux de laisser les luttes cola térales, les batailles de profundis à l’horizontale, les règlements de compte de l’abîme obscur, des fonds abyssaux. Oui mon frè re, je pleurerai de regrets de t’avoir laissé dans l’aveuglement de ton être, dans le caniveau de tes pensées méchantes, dans l’ inconscience de ton humanité. Homme tu pourrais être toi aus si, si j’avais su te montrer la voie qui conduit à la lumière. Mais je dois constater que telle n’a pas été ma mission à tes côtés. J’ai pourtant dit que la lumière soit, mais la lumière n’en fut point. Car tu n’as pas voulu ouvrir les yeux. Pourtant au-dessus de toi, c’est un soleil de midi. Que veux-tu ? La réussite est à Dieu. Fanfan Mahotière